Ceint de lauriers bénis par la Moire,
je marche, et sous mon pas la terre se souvient.
Mon sillage est de pourpre, et mon nom est un cri
qui fait plier l’Olympe aux regards de l’airain.
Les tempêtes ont cédé, et le destin s’est tu,
et ce glaive, à mon flanc, pèse un poids souverain.
Les peuples ont plié, les cités se sont tues,
et mon nom roule encore dans la bouche des hommes.
J’ai dressé mon nom comme une colonne dans le temps,
inscrit ma volonté au flanc des jours hostiles,
et fait de chaque chute un autel de relèvement.
Pourtant, dans le silence qui suit les victoires,
une brèche demeure.
Je ne l’ai pas comprise d’abord.
Je l’ai sentie, comme un froid,
là où rien ne devrait manquer.
Que vaut la couronne
lorsque le front qui la porte incline vers l’absence ?
Que vaut le triomphe
lorsque l’âme ne trouve où reposer son poids ?
Sous l’armure où se mirent les cieux,
un froid de sépulture glace mon cœur victorieux.
L’abîme, au fond de moi, je le contemple en paix,
cherchant d’où vient la plaie en mon âme scellée.
Je me suis cru entier, fait de granit et de feu,
inébranlable comme les antiques montagnes.
Mais sous l’airain des jours conquérants,
un vide s’est logé, patient, invaincu.
Je l’ai cherché dans le fracas des batailles,
dans l’ivresse des conquêtes,
dans les regards levés vers ma stature.
Mais nul cri, nul chant, nul encens
n’a su combler ce silence intérieur.
Alors je me suis retiré du tumulte,
non pour fuir, mais pour entendre.
Et dans la profondeur nue,
là où même la gloire n’ose pénétrer,
une vérité s’est levée, lente et souveraine.
Non la fatigue,
ni le temps,
ni l’usure des honneurs.
Une absence,
plus vaste que mes victoires,
plus intime que mes blessures.
Mon père.
Je me revois enfant, sous l’orage et les vents,
serrant ce fer trop lourd pour mes bras de dix ans.
Mes doigts tremblaient.
Je ne savais pas comment le tenir.
Je ne le levais pas pour combattre.
Je le tenais comme on tient ce qui reste.
Nul bras ne guida le mien.
Nulle voix ne me dit : « ainsi ».
Alors j’ai appris seul.
Près de la Mère auguste, à mon âme liée,
elle, sœur de mon être, fut l’unique bastion.
Elle porta seule avec moi le poids de ma détresse,
mêlant à ma fureur sa divine tendresse.
Car le Grand Ombre est mort quand l’aube pointait à peine.
Ainsi filaient déjà celles qui trament nos jours.
Et pourtant je l’aimais, non comme un souvenir,
mais comme une hauteur que je ne pouvais atteindre.
Avant même de combattre,
je connaissais sa droiture.
Avant même de tomber,
je savais son courage.
Je n’ai pas appris de lui.
Je l’ai deviné.
Alors j’ai pris ses gestes, un à un :
sa marche,
son silence,
son refus de plier.
J’ai sculpté mon torse aux mesures des dieux,
forgé mon existence au creuset de l’absence.
C’est pour te ressembler, pour venger ton trépas
que j’ai semé la mort et guidé les soldats.
Mais à force de feindre une force de pierre,
de masquer mon sanglot sous une humble paupière,
l’habitude du fer est devenue ma loi,
et la loi, ma nature.
Ainsi naquit en moi une fidélité muette,
plus forte que le souvenir,
plus exigeante que la vérité.
Mais à force de porter ce qui n’était pas mien,
mais hérité, presque sacré,
je me suis retranché de moi.
Et le manque, insidieux et silencieux,
a grandi dans l’ombre de cette imitation.
Non parce que je l’ai perdu,
mais parce que je n’ai jamais cessé
de chercher à le rejoindre.
Le fils, sous les lauriers, malgré ses hauts combats,
reste un enfant sans voix qui cherche encore tes pas.
Ce vide qui me ronge au sommet de ma cime
n’est pas l’ennui des rois,
mais l’appel de l’abîme.
Mon triomphe est de cendre et mon âme est en deuil.
L’honneur le plus haut n’est qu’un noble cercueil.
Car même couronné, même maître des cieux,
ce glaive reste froid s’il n’est béni de tes yeux.
Je ne suis rien, mon Père,
si je ne fus vu de toi.